Roman publié en 1966 (Folio).

Extrait n°1

«  Santini était un petit homme sec et grisonnant, issu d’une famille de jongleurs siciliens qui remontait au XVIIe siècle et dont le plus célèbre, Arnaldo, avait été fait comte par le tsar Alexandre II. On considérait généralement son numéro comme unique au monde, et son compatriote Rastelli avait été le seul à l’avoir réussi également, quelques années avant sa mort, en 1935. Il se tenait debout sur un pied, sur le goulot d’une bouteille de champagne posée sur une balle ; sur l’autre jambe repliée derrière, il faisait tourner trois anneaux autour de son mollet ; une autre bouteille tenait en équilibre sur son front, avec deux grosses balles superposées sur le goulot, cependant qu’il jonglait en même temps avec cinq balles.
   C’était sans doute la chose la plus extraordinaire que l’homme ait jamais contemplée sur cette terre, sa plus grande victoire sur les lois de la nature et sur sa condition.
   Il planait sur le public un silence quasi religieux, les soûlards eux-mêmes se taisaient. Les hommes regardaient fixement, le visage tendu, cette manifestation d’une toute-puissance enfin accessible. Et presque toujours, face à cette victoire, leurs visages avaient une expression de tristesse ; lorsque c’était fini, ils buvaient encore plus qu’avant.
   Mais c’était le visage de José qu’elle regardait toujours, bien plus que le numéro du jongleur, car les femmes sont sans doute moins sensibles que les hommes à l’appel de l’absolu et moins émues par les perspectives sans fin que l’exploit de Santini ouvrait devant l’humanité.
   C’était une expression de naïf émerveillement, un mélange de ravissement, d’admiration et de peur. Le lider maximo que toute l’Amérique centrale redoutait avait disparu, il ne restait là qu’un Cujon, avec la nostalgie de ses dieux perdus et de ses temples brisés, en train d’apaiser sa soif de surnaturel. Talacoatl, qui pouvait soulever les montagnes et tuer l’ennemi en crachant le feu de ses entrailles terrestres, Ijmujine, qui pouvait donner la vie éternelle à une puissance sexuelle illimitée, Aramuxin, celui qui désignait les rois parmi les hommes … » (p269-270)

Extrait n°2

«  Le réseau téléphonique nouveau allant jusqu’au fond des provinces les plus éloignées, avait dressé contre lui les populations de ces régions. C’était le signe d’un changement, d’une menace de plus contre leurs traditions, leurs coutumes, leur crasse à laquelle elles tenaient par-dessus tout. Elles voulaient rester éloignées, ignorées, oubliées. Chaque route nouvelle signifiait la fin de leur monde et l’arrivée des conquistadores nouveaux, avec leurs machines ; leurs ingénieurs et leur électricité. Ce n’était pas par ces routes qu’allaient revenir les dieux anciens qu’elles ne cessaient d’attendre. Le téléphone et les routes voulaient dire aussi la police, les contrôles, les percepteurs d’impôts et l’Armée. José savait que dans les villages les sorciers et les chefs de village commençaient à dire qu’il ne respectait plus les coutumes de ses ancêtres et qu’il était vendu aux nouveaux conquérants. Et puis ils avaient entendu parler du gaspillage dans la capitale, de bâtiments coûteux qu’on y édifiait qui n’étaient pas pour le peuple mais pour ses ennemis : l’Université, alors qu’ils ne savaient même pas lire, et d’autres édifices plus étranges et plus inutiles encore dont ils ne comprenaient même pas le nom. Ils n’avaient jamais protesté lorsque les ennemis d’Almayo leur expliquaient qu’il mettait dans sa poche les sommes destinées au développement du pays. Au contraire, ils aimaient bien savoir qu’un des leurs, un simple cul-terreux de Cujon, un pauvre indien de Juero, avait réussi et vivait dans une richesse ostentatoire dans un grand palais. Ils aimaient le voir rouler dans de superbes voitures, avec des maîtresses blanches couvertes de bijoux. Ils s’identifiaient à lui lorsqu’ils regardaient passer sa Cadillac dans leurs bidonvilles, ils étaient contents et riaient, c’était un bon tour qu’il avait joué aux Espagnols, ils suivaient la voiture des yeux en pensant qu’un jour peut-être leur fils serait à sa place.
   Mais ils avaient commencé à le mépriser lorsqu’ils virent qu’il dépensait leur argent pour construire un nouveau ministère de l’Education, des bâtiments officiels, une salle de concert où on jouait une musique qu’ils ne comprenaient pas et où seuls les riches allaient, à l’emplacement d’un vieux kiosque où ils venaient chaque soir écouter des marimbas, un musée où on voyait des choses étrangères et incompréhensibles ; c’était un gaspillage qui était une insulte à leur misère. » (p305-306)