Roman publié en 1978 (Folio).

Extrait n°1

«  Il imagina les malheureux flics qui le cherchaient et avaient peur de se faire engueuler par leurs supérieurs. Il éclata de rire. Il ralentit l’allure et se mit à regarder le paysage. A vrai dire, il n’avait jamais regardé le paysage. Il roulait toujours vers un but, pour arranger une chose ou discuter d’une autre, de sorte que l’espace du monde était devenu pour lui quelque chose de négatif, une perte de temps, un obstacle qui freinait son activité. » (p40)

Extrait n°2

«  Tamina sert le café et le calvados aux clients (il n’y en a pas tellement, la salle est toujours à moitié vide) puis retourne derrière le comptoir. Assis au bar, sur un tabouret, il y a presque toujours quelqu’un qui veut bavarder avec elle. Tout le monde l’aime bien, Tamina. Parce qu’elle sait écouter ce qu’on lui raconte.
   Mais écoute-elle vraiment ? Ou ne fait-elle que regarder, tellement attentive, tellement silencieuse ? Je ne sais, et ça n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui compte, c’est qu’elle n’interrompt pas ? Vous savez ce qui se passe quand deux personnes bavardent. L’une parle et l’autre lui coupe la parole : c’est tout à fait comme moi, je… et se met à parler d’elle jusqu’à ce que la première réussisse à glisser à son tour : c’est tout à fait comme moi, je… .
   Cette phrase, c’est tout à fait comme moi, je… semble être un écho approbateur, une manière de continuer la réflexion de l’autre, mais c’est un leurre : en réalité c’est une révolte brutale contre une violence brutale, un effort pour libérer notre propre oreille de l’esclavage et occuper de force l’oreille de l’adversaire. Car toute la vie de l’homme parmi ses semblables n’est rien d’autre qu’un combat pour s’emparer de l’oreille d’autrui. Tout le mystère de la popularité de Tamina vient de ce qu’elle ne désire pas parler d’elle-même. Elle accepte sans résistance les occupants de son oreille et elle ne dit jamais : c’est tout à fait comme moi, je… » (p126)