Roman publié en 1980 (Folio)

Extrait n°1

« Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds soulevaient. Lentement ils sont descendus dans la vallée, en suivant la piste presque invisible. En tête de la caravane, il y avait les hommes, enve­loppés dans leurs manteaux de laine, leurs visages masqués par le voile bleu. Avec eux marchaient deux ou trois dromadaires, puis les chèvres et les moutons harcelés par les jeunes garçons. Les femmes fermaient la marche. C'étaient des silhouettes alourdies, encombrées par les lourds manteaux, et la peau de leurs bras et de leurs fronts sem­blait encore plus sombre dans les voiles d'indigo.

Ils marchaient sans bruit dans le sable, lentement, sans regarder où ils allaient. Le vent soufflait continûment, le vent du désert, chaud le jour, froid la nuit. Le sable fuyait autour. d'eux, entre les pattes des cha­meaux, fouettait le visage des femmes qui rabattaient la toile bleue sur leurs yeux. Les jeunes enfants couraient, les bébés pleu­raient, enroulés dans la toile bleue sur le dos de leur mère. Les chameaux grommelaient, éternuaient. Personne ne savait où on allait. Le soleil était encore haut dans le ciel nu, le vent emportait les bruits et les odeurs. La sueur coulait lentement sur le visage des voyageurs, et leur peau sombre avait pris le reflet de l'indigo, sur leurs joues, sur leurs bras, le long de leurs jambes. Les tatouages bleus sur le front des femmes brillaient comme des scarabées. Les yeux noirs, pareils à des gouttes de métal, regardaient à peine l'étendue de sable, cherchaient la trace de la piste entre les vagues des dunes.

Il n'y avait rien d'autre sur la terre, rien, ni personne. Ils étaient nés du désert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien. Le vent passait sur eux, à travers eux, comme s'il n'y avait personne sur les dunes. Ils mar­chaient depuis la première aube, sans s'ar­rêter, la fatigue et la soif les enveloppaient comme une gangue. La sécheresse avait durci leurs lèvres et leur langue. La faim les rongeait. Ils n'auraient pas pu parler. Ils étaient devenus, depuis si longtemps, muets comme le désert, pleins de lumière quand le soleil brûle au centre du ciel vide, et glacés de la nuit aux étoiles figées.

Ils continuaient à descendre lentement la pente vers le fond de la vallée, en zigza­guant quand le sable s'éboulait sous leurs pieds. Les hommes choisissaient sans regar­der l'endroit où leurs pieds allaient se poser. C'était comme s'ils cheminaient sur des tra­ces invisibles qui les conduisaient vers l'autre bout de la solitude, vers la nuit. Un seul d'entre eux portait un fusil, une carabi­ne à pierre au long canon de bronze noirci. Il la portait sur sa poitrine, serrée entre ses deux bras, le canon dirigé vers le haut comme la hampe d'un drapeau. Ses frères marchaient à côté de lui, enveloppés dans leurs manteaux, un peu courbés en avant sous le poids de leurs fardeaux. Sous leurs manteaux, leurs habits bleus étaient en lam­beaux, déchirés par les épines, usés par le sable. Derrière le troupeau exténué, Nour, le fils de l'homme au fusil, marchait devant sa mère et ses sœurs. Son visage était som­bre, noirci par le soleil, mais ses yeux bril­laient, et la lumière de son regard était presque surnaturelle.

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l'espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géan­te au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l'horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si claire­ment dans la sclérotique de leurs yeux. » (p7)

Extrait n°2

« Tous, ils étaient venus de si loin vers Smara, comme si ce devait être là la fin de leur voyage. Comme si plus rien ne pouvait manquer. Ils étaient venus parce que la terre manquait sous leurs pieds, comme si elle s’était écroulée derrière eux, et qu’il n’était désormais plus possible de revenir en arrière. Et maintenant, ils étaient là, des centaines, des milliers, sur une terre qui ne pouvait pas les recevoir, une terre sans eau, sans arbres, sans nourriture. Et maintenant, ils étaient là, des centaines, des milliers, sur une terre qui ne pouvait pas les recevoir, une terre sans eau, sans arbres, sans nourriture. Leur regard allait sans cesse vers tous les points du cercle de l’horizon, vers les montagnes déchirantes du Sud, vers le désert de l’Est, vers les lits desséchés des torrents de la Saguiet, vers les hauts plateaux du Nord. Leur regard se perdait aussi dans le ciel vide, sans un nuage, où le soleil de feu aveuglait. Alors l’inquiétude devenait de la peur, et la peur de la colère, et Nour sentait une onde étrange qui passait sur le campement, une odeur peut-être, qui montait des toiles de tentes et qui tournait au-dessus de la ville de Smara. C’était une ivresse aussi, l’ivresse du vide et de la faim qui transformait les formes et les couleurs de la terre, qui changeait le bleu du ciel, qui faisait naitre de grands lacs d’eau pure sur les fonds brulants des salines, qui peuplait l’azur des nuages d’oiseaux et de mouches.

Nour allait s'asseoir à l'ombre de la muraille de boue, quand le soleil déclinait, et il regardait l'endroit où Ma el Aïnine avait apparu, cette nuit-là, sur la place, l'endroit invisible où il s'était accroupi pour prier. Quelquefois d'autres hommes venaient comme lui, et restaient immobiles à l'entrée de la place, pour regarder la muraille de terre rouge aux étroites fenêtres. Ils ne disaient rien, ils regardaient seulement. Puis ils retournaient vers leur campement. » (p46-47)

Extrait n°3

« Le soleil se lève au-dessus de la terre, les ombres s’allongent sur le sable gris, sur la poussière des chemins. Les dunes sont arrêtées devant la mer. Les petites plantes grasses tremblent dans le vent. Dans le ciel très bleu, froid, il n’y a pas d’oiseau, pas de nuage. Il y a le soleil. Mais la lumière du matin bouge un peu, comme si elle n’était pas tout à fait sûre.

Le  long  du  chemin,  à  l’abri  de  la  ligne  des  dunes  grises,  Lalla  marche lentement. De temps à autre, elle s’arrête, elle regarde quelque chose par terre. Ou bien elle cueille une feuille de plante grasse, elle s’écrase entre les doigts pour sentir l’odeur douce et poivrée de la sève. Les plantes sont vert sombre, luisantes, elles ressemblent à des algues. Quelquefois il y a un gros bourdon doré sur une touffe de ciguë, et Lalla le poursuit en courant. Mais elle ne s’approche pas trop près, parce qu’elle a un peu peur tout de même. Quand l’insecte s’envole, elle  court  derrière  lui,  les  mains  tendues,  comme  si  elle  voulait  réellement l’attraper. Mais c’est juste pour s’amuser.

Ici, autour, il n’y a que cela: la lumière du ciel, aussi loin qu’on regarde. Les dunes vibrent sous les coups de la mer qu’on ne voit pas, mais qu’on entend. Les petites plantes grasses sont luisantes de sel comme de sueur.  Il y a des insectes çà et là, une coccinelle pâle, une sorte de guêpe à la taille si étroite qu’on la dirait  coupée  en  deux,  une  scolopendre  qui  laisse  des  traces  fines  dans  la poussière; et des mouches plates, couleur de métal, qui cherchent les jambes et le visage de la petite, pour boire le sel.

Lalla  connaît  tous  les  chemins,  tous  les  creux  des  dunes.  Elle  pourrait  aller partout les yeux fermés, et elle saurait tout de suite où elle est, rien qu’en touchant la terre avec ses pieds nus. Le vent saute par instants la barrière des dunes, jette des poignées d’aiguilles sur la peau de l’enfant, emmêle ses cheveux noirs. La robe de Lalla colle sur sa peau humide, elle doit tirer sur le tissu pour le détacher.

Lalla connaît tous les chemins, ceux qui vont à perte de vue le long des dunes grises, entre les broussailles, ceux qui font une courbe et retournent en arrière, ceux qui ne vont jamais nulle part. Pourtant, chaque fois qu’elle marche ici, il y a quelque chose de nouveau. Aujourd’hui, c’est le bourdon doré qui l’a conduite très loin,  au-delà des maisons des pêcheurs et de la lagune d’eau morte. Entre les broussailles,  un  peu  plus tard, il y a eu tout d’un coup cette carcasse de métal rouillé qui dressait ses griffes et ses cornes menaçantes. Puis, dans le sable du chemin, une petite boîte de conserve en métal blanc, sans étiquette, avec deux trous de chaque côté du couvercle. » (p75-76)

Extrait n°4

 « Les jours sont tous les jours les mêmes, ici, dans la Cité, et parfois on n'est pas bien sûr du jour qu'on est en train de vivre. C'est un temps déjà ancien, et comme s'il n'y avait rien d'écrit, rien de sûr. Personne d'ailleurs ne pense vraiment à cela, ici, personne ne se demande vraiment qui il est. Mais Lalla y pense souvent, quand elle va sur le plateau de pierres où vit l'homme bleu qu'elle appelle Es Ser.

C'est peut-être à cause des guêpes aussi. Il y a tellement de guêpes dans la Cité, beaucoup plus que d'hommes et de femmes. Depuis l'aurore jusqu'au crépuscule elles vrombissent dans l'air, à la recherche de leur nourriture, elles dansent dans la lumière du soleil.

Pourtant, dans un sens, les heures ne sont jamais toutes pareilles, comme les mots que dit Aamma, comme les visages des filles qui se retrouvent autour de la fontaine. Il y a des heures torrides, quand le soleil brûle la peau à travers les habits, quand la lumière enfonce des aiguilles dans les yeux et fait saigner les lèvres. Alors Lalla s'enveloppe complètement dans les toiles bleues, elle attache un grand mouchoir derrière sa tête, qui couvre son visage jusqu'aux yeux, et elle entoure sa tête d’un autre voile de toile bleue qui descend jusque sur sa poitrine. Le vent brûlant vient du désert, souffle les grains de poussière dure. Au-dehors, dans les ruelles de la Cité, il n'y a personne. Même les chiens sont cachés dans des trous de terre, au pied des maisons, contre les bidons d'essence vides.

Mais Lalla aime être dehors ces jours-là, peut-être juste­ment parce qu'il n'y a plus personne. C'est comme s'il n'y avait plus rien sur la terre, plus rien qui appartienne aux hommes. C'est alors qu'elle se sent le plus loin d'elle-même, comme si plus rien de ce qu'elle avait fait ne pouvait compter, comme s'il n'y avait plus de mémoire.

Alors elle va vers la mer, là où commencent les dunes. Elle s'assoit dans le sable, enveloppée dans ses voiles bleus, elle regarde la poussière qui monte dans l'air. Au-dessus de la terre, au zénith, le ciel est d'un bleu très dense, presque couleur de nuit, et quand elle regarde vers l'horizon, au-dessus de la ligne des dunes, elle voit cette couleur rose, cendrée, comme à l'aube. Ces jours-là, on est libre aussi des mouches et des guê­pes, parce que le vent les a chassées vers les creux de rochers, dans leurs nids de boue séchée, ou dans les coins sombres des maisons. Il n'y a pas d'hommes, ni de femmes, ni d'enfants. Il n'y a pas de chiens, pas d'oiseaux. Il y a seulement le vent qui siffle entre les branches des arbustes, dans les feuilles des aca­cias et des figuiers sauvages. Il y a seulement les milliers de par­ticules de pierre qui fouettent le visage, qui se divisent autour de Lalla, qui forment de longs rubans, des serpents, des fumées. Il y a le bruit du vent, le bruit de la mer, le bruit crissant du sable, et Lalla se penche en avant pour respirer, son voile bleu plaqué sur ses narines et sur ses lèvres.

C'est bien parce que c'est comme si on était parti sur un bateau, comme Naman le pêcheur et ses compagnons, perdu au milieu de la grande tempête. Le ciel est nu, extraordinai­re. La terre a disparu, ou presque, à peine visible par les échancrures de sable, déchirée, usée, quelques taches noires de récifs au milieu de la mer.

Lalla ne sait pas pourquoi elle est dehors ces jours-là. C'est plus fort qu'elle, elle ne peut pas rester enfermée dans la mai­son d'Aamma, ni même marcher dans les ruelles de la Cité. Le vent brûlant sèche ses lèvres et ses narines, elle sent le feu qui descend en elle. C'est peut-être le feu de la lumière du ciel, le feu qui vient de l'Orient, et que le vent enfonce dans son corps. Mais la lumière ne fait pas que brûler : elle libère, et Lalla sent son corps devenir léger, rapide. Elle résiste, accrochée des deux mains au sable de la dune, le menton contre ses genoux. Elle respire à peine, à petits coups, pour ne pas devenir trop légère. » (p115-117)