Camus and co

22 février 2017

LE CLEZIO - DESERT

Roman publié en 1980 (Folio)

Extrait n°1

« Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds soulevaient. Lentement ils sont descendus dans la vallée, en suivant la piste presque invisible. En tête de la caravane, il y avait les hommes, enve­loppés dans leurs manteaux de laine, leurs visages masqués par le voile bleu. Avec eux marchaient deux ou trois dromadaires, puis les chèvres et les moutons harcelés par les jeunes garçons. Les femmes fermaient la marche. C'étaient des silhouettes alourdies, encombrées par les lourds manteaux, et la peau de leurs bras et de leurs fronts sem­blait encore plus sombre dans les voiles d'indigo.

Ils marchaient sans bruit dans le sable, lentement, sans regarder où ils allaient. Le vent soufflait continûment, le vent du désert, chaud le jour, froid la nuit. Le sable fuyait autour. d'eux, entre les pattes des cha­meaux, fouettait le visage des femmes qui rabattaient la toile bleue sur leurs yeux. Les jeunes enfants couraient, les bébés pleu­raient, enroulés dans la toile bleue sur le dos de leur mère. Les chameaux grommelaient, éternuaient. Personne ne savait où on allait. Le soleil était encore haut dans le ciel nu, le vent emportait les bruits et les odeurs. La sueur coulait lentement sur le visage des voyageurs, et leur peau sombre avait pris le reflet de l'indigo, sur leurs joues, sur leurs bras, le long de leurs jambes. Les tatouages bleus sur le front des femmes brillaient comme des scarabées. Les yeux noirs, pareils à des gouttes de métal, regardaient à peine l'étendue de sable, cherchaient la trace de la piste entre les vagues des dunes.

Il n'y avait rien d'autre sur la terre, rien, ni personne. Ils étaient nés du désert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien. Le vent passait sur eux, à travers eux, comme s'il n'y avait personne sur les dunes. Ils mar­chaient depuis la première aube, sans s'ar­rêter, la fatigue et la soif les enveloppaient comme une gangue. La sécheresse avait durci leurs lèvres et leur langue. La faim les rongeait. Ils n'auraient pas pu parler. Ils étaient devenus, depuis si longtemps, muets comme le désert, pleins de lumière quand le soleil brûle au centre du ciel vide, et glacés de la nuit aux étoiles figées.

Ils continuaient à descendre lentement la pente vers le fond de la vallée, en zigza­guant quand le sable s'éboulait sous leurs pieds. Les hommes choisissaient sans regar­der l'endroit où leurs pieds allaient se poser. C'était comme s'ils cheminaient sur des tra­ces invisibles qui les conduisaient vers l'autre bout de la solitude, vers la nuit. Un seul d'entre eux portait un fusil, une carabi­ne à pierre au long canon de bronze noirci. Il la portait sur sa poitrine, serrée entre ses deux bras, le canon dirigé vers le haut comme la hampe d'un drapeau. Ses frères marchaient à côté de lui, enveloppés dans leurs manteaux, un peu courbés en avant sous le poids de leurs fardeaux. Sous leurs manteaux, leurs habits bleus étaient en lam­beaux, déchirés par les épines, usés par le sable. Derrière le troupeau exténué, Nour, le fils de l'homme au fusil, marchait devant sa mère et ses sœurs. Son visage était som­bre, noirci par le soleil, mais ses yeux bril­laient, et la lumière de son regard était presque surnaturelle.

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l'espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géan­te au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l'horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si claire­ment dans la sclérotique de leurs yeux. » (p7)

Extrait n°2

« Tous, ils étaient venus de si loin vers Smara, comme si ce devait être là la fin de leur voyage. Comme si plus rien ne pouvait manquer. Ils étaient venus parce que la terre manquait sous leurs pieds, comme si elle s’était écroulée derrière eux, et qu’il n’était désormais plus possible de revenir en arrière. Et maintenant, ils étaient là, des centaines, des milliers, sur une terre qui ne pouvait pas les recevoir, une terre sans eau, sans arbres, sans nourriture. Et maintenant, ils étaient là, des centaines, des milliers, sur une terre qui ne pouvait pas les recevoir, une terre sans eau, sans arbres, sans nourriture. Leur regard allait sans cesse vers tous les points du cercle de l’horizon, vers les montagnes déchirantes du Sud, vers le désert de l’Est, vers les lits desséchés des torrents de la Saguiet, vers les hauts plateaux du Nord. Leur regard se perdait aussi dans le ciel vide, sans un nuage, où le soleil de feu aveuglait. Alors l’inquiétude devenait de la peur, et la peur de la colère, et Nour sentait une onde étrange qui passait sur le campement, une odeur peut-être, qui montait des toiles de tentes et qui tournait au-dessus de la ville de Smara. C’était une ivresse aussi, l’ivresse du vide et de la faim qui transformait les formes et les couleurs de la terre, qui changeait le bleu du ciel, qui faisait naitre de grands lacs d’eau pure sur les fonds brulants des salines, qui peuplait l’azur des nuages d’oiseaux et de mouches.

Nour allait s'asseoir à l'ombre de la muraille de boue, quand le soleil déclinait, et il regardait l'endroit où Ma el Aïnine avait apparu, cette nuit-là, sur la place, l'endroit invisible où il s'était accroupi pour prier. Quelquefois d'autres hommes venaient comme lui, et restaient immobiles à l'entrée de la place, pour regarder la muraille de terre rouge aux étroites fenêtres. Ils ne disaient rien, ils regardaient seulement. Puis ils retournaient vers leur campement. » (p46-47)

Extrait n°3

« Le soleil se lève au-dessus de la terre, les ombres s’allongent sur le sable gris, sur la poussière des chemins. Les dunes sont arrêtées devant la mer. Les petites plantes grasses tremblent dans le vent. Dans le ciel très bleu, froid, il n’y a pas d’oiseau, pas de nuage. Il y a le soleil. Mais la lumière du matin bouge un peu, comme si elle n’était pas tout à fait sûre.

Le  long  du  chemin,  à  l’abri  de  la  ligne  des  dunes  grises,  Lalla  marche lentement. De temps à autre, elle s’arrête, elle regarde quelque chose par terre. Ou bien elle cueille une feuille de plante grasse, elle s’écrase entre les doigts pour sentir l’odeur douce et poivrée de la sève. Les plantes sont vert sombre, luisantes, elles ressemblent à des algues. Quelquefois il y a un gros bourdon doré sur une touffe de ciguë, et Lalla le poursuit en courant. Mais elle ne s’approche pas trop près, parce qu’elle a un peu peur tout de même. Quand l’insecte s’envole, elle  court  derrière  lui,  les  mains  tendues,  comme  si  elle  voulait  réellement l’attraper. Mais c’est juste pour s’amuser.

Ici, autour, il n’y a que cela: la lumière du ciel, aussi loin qu’on regarde. Les dunes vibrent sous les coups de la mer qu’on ne voit pas, mais qu’on entend. Les petites plantes grasses sont luisantes de sel comme de sueur.  Il y a des insectes çà et là, une coccinelle pâle, une sorte de guêpe à la taille si étroite qu’on la dirait  coupée  en  deux,  une  scolopendre  qui  laisse  des  traces  fines  dans  la poussière; et des mouches plates, couleur de métal, qui cherchent les jambes et le visage de la petite, pour boire le sel.

Lalla  connaît  tous  les  chemins,  tous  les  creux  des  dunes.  Elle  pourrait  aller partout les yeux fermés, et elle saurait tout de suite où elle est, rien qu’en touchant la terre avec ses pieds nus. Le vent saute par instants la barrière des dunes, jette des poignées d’aiguilles sur la peau de l’enfant, emmêle ses cheveux noirs. La robe de Lalla colle sur sa peau humide, elle doit tirer sur le tissu pour le détacher.

Lalla connaît tous les chemins, ceux qui vont à perte de vue le long des dunes grises, entre les broussailles, ceux qui font une courbe et retournent en arrière, ceux qui ne vont jamais nulle part. Pourtant, chaque fois qu’elle marche ici, il y a quelque chose de nouveau. Aujourd’hui, c’est le bourdon doré qui l’a conduite très loin,  au-delà des maisons des pêcheurs et de la lagune d’eau morte. Entre les broussailles,  un  peu  plus tard, il y a eu tout d’un coup cette carcasse de métal rouillé qui dressait ses griffes et ses cornes menaçantes. Puis, dans le sable du chemin, une petite boîte de conserve en métal blanc, sans étiquette, avec deux trous de chaque côté du couvercle. » (p75-76)

Extrait n°4

 « Les jours sont tous les jours les mêmes, ici, dans la Cité, et parfois on n'est pas bien sûr du jour qu'on est en train de vivre. C'est un temps déjà ancien, et comme s'il n'y avait rien d'écrit, rien de sûr. Personne d'ailleurs ne pense vraiment à cela, ici, personne ne se demande vraiment qui il est. Mais Lalla y pense souvent, quand elle va sur le plateau de pierres où vit l'homme bleu qu'elle appelle Es Ser.

C'est peut-être à cause des guêpes aussi. Il y a tellement de guêpes dans la Cité, beaucoup plus que d'hommes et de femmes. Depuis l'aurore jusqu'au crépuscule elles vrombissent dans l'air, à la recherche de leur nourriture, elles dansent dans la lumière du soleil.

Pourtant, dans un sens, les heures ne sont jamais toutes pareilles, comme les mots que dit Aamma, comme les visages des filles qui se retrouvent autour de la fontaine. Il y a des heures torrides, quand le soleil brûle la peau à travers les habits, quand la lumière enfonce des aiguilles dans les yeux et fait saigner les lèvres. Alors Lalla s'enveloppe complètement dans les toiles bleues, elle attache un grand mouchoir derrière sa tête, qui couvre son visage jusqu'aux yeux, et elle entoure sa tête d’un autre voile de toile bleue qui descend jusque sur sa poitrine. Le vent brûlant vient du désert, souffle les grains de poussière dure. Au-dehors, dans les ruelles de la Cité, il n'y a personne. Même les chiens sont cachés dans des trous de terre, au pied des maisons, contre les bidons d'essence vides.

Mais Lalla aime être dehors ces jours-là, peut-être juste­ment parce qu'il n'y a plus personne. C'est comme s'il n'y avait plus rien sur la terre, plus rien qui appartienne aux hommes. C'est alors qu'elle se sent le plus loin d'elle-même, comme si plus rien de ce qu'elle avait fait ne pouvait compter, comme s'il n'y avait plus de mémoire.

Alors elle va vers la mer, là où commencent les dunes. Elle s'assoit dans le sable, enveloppée dans ses voiles bleus, elle regarde la poussière qui monte dans l'air. Au-dessus de la terre, au zénith, le ciel est d'un bleu très dense, presque couleur de nuit, et quand elle regarde vers l'horizon, au-dessus de la ligne des dunes, elle voit cette couleur rose, cendrée, comme à l'aube. Ces jours-là, on est libre aussi des mouches et des guê­pes, parce que le vent les a chassées vers les creux de rochers, dans leurs nids de boue séchée, ou dans les coins sombres des maisons. Il n'y a pas d'hommes, ni de femmes, ni d'enfants. Il n'y a pas de chiens, pas d'oiseaux. Il y a seulement le vent qui siffle entre les branches des arbustes, dans les feuilles des aca­cias et des figuiers sauvages. Il y a seulement les milliers de par­ticules de pierre qui fouettent le visage, qui se divisent autour de Lalla, qui forment de longs rubans, des serpents, des fumées. Il y a le bruit du vent, le bruit de la mer, le bruit crissant du sable, et Lalla se penche en avant pour respirer, son voile bleu plaqué sur ses narines et sur ses lèvres.

C'est bien parce que c'est comme si on était parti sur un bateau, comme Naman le pêcheur et ses compagnons, perdu au milieu de la grande tempête. Le ciel est nu, extraordinai­re. La terre a disparu, ou presque, à peine visible par les échancrures de sable, déchirée, usée, quelques taches noires de récifs au milieu de la mer.

Lalla ne sait pas pourquoi elle est dehors ces jours-là. C'est plus fort qu'elle, elle ne peut pas rester enfermée dans la mai­son d'Aamma, ni même marcher dans les ruelles de la Cité. Le vent brûlant sèche ses lèvres et ses narines, elle sent le feu qui descend en elle. C'est peut-être le feu de la lumière du ciel, le feu qui vient de l'Orient, et que le vent enfonce dans son corps. Mais la lumière ne fait pas que brûler : elle libère, et Lalla sent son corps devenir léger, rapide. Elle résiste, accrochée des deux mains au sable de la dune, le menton contre ses genoux. Elle respire à peine, à petits coups, pour ne pas devenir trop légère. » (p115-117)

 

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17 septembre 2016

VARGAS LLSOA - HISTOIRE DE MAYTA

Roman publié en 1984 (Folio).

Extrait n°1

«   Oui, c’était cela même, l’université. Cette année décevante, ces cours d’histoire, de littérature et de philosophie auxquels il s’était inscrit à San Marcos. Très vite il en était arrivé à la conclusion que ces professeurs souffraient d’une vocation atrophiée si tant est qu’ils avaient éprouvé une fois de l’amour pour les chefs d’œuvres, pour les grandes idées. A en juger d’après ce qu’ils enseignaient et les travaux qu’ils demandaient à leurs élèves, dans la tête de ces médiocrités soporifiques une inversion s’était produite. Le professeur de littérature espagnole semblait convaincu qu’il était plus important de lire ce que monsieur Léo Spitzer avait écrit sur Lorca que les poèmes de Lorca, ou le livre de monsieur Amado Alonso sur la poésie de Neruda que la poésie de Neruda, et le professeur d’histoire était plus préoccupé par les sources de l’histoire du Pérou que par l’histoire du Pérou ; quant au professeur de philosophie, il s’attachait davantage à la forme des mots qu’au contenu des idées et à leur répercussion sur les faits… La culture les avait disséqués, transformés en savoir vaniteux, en érudition stérile séparée de la vie. Il s’était dit alors que c’était ce qu’on pouvait attendre de la culture bourgeoise, le prototype inévitable de l’idéalisme bourgeois, cette façon de se couper de la vie et il avait abandonné l’université dégouté, convaincu que la véritable culture était brouillée avec celle qu’on enseignait là-bas. » (p80)

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ROGER MARTIN DU GARD - LES THIBAULT - TOME 4

Roman publié en 1936 (Folio).

Extrait n°1 – L'été 1914

«  Antoine, qui semblait occupé à son bureau, se retourna d’un bloc :

_ « La question est mal posée », fit-il d’une voix coupante. Tout en parlant, il s’était levé et, regardant son frère, il s’avançait, seul, au milieu de la pièce : « Un gouvernement démocratique comme est le nôtre, — quand bien même sa politique serait contestée par une minorité d’opposition — n’est au pouvoir que parce qu’il représente légalement la volonté du plus grand nombre. C’est donc à cette volonté collective de la nation, que le mobilisé obéit en répondant à l’appel ; — quelle que puisse être son opinion personnelle sur la politique du gouvernement au pouvoir ! »

_ « Tu invoques la volonté du plus grand nombre », dit Studler. « Mais la majorité, pour ne pas dire la totalité des citoyens, à l’heure actuelle, souhaite qu’il n’y ait pas la guerre ! »

Jacques reprit la parole :

_ « Au nom de quoi », demanda-t-il, en évitant de s’adresser à son frère, et en regardant Jousselin avec une fixité assez gauche, « au nom de quoi cette majorité serait-elle tenue de sacrifier des principes réfléchis, légitimes, et de faire passer sa soumission de citoyen avant ses convictions les plus sacrées ? »

_ « Au nom de quoi ? » s’écria Roy, redressé tout à coup comme s’il avait reçu un soufflet.

_ « De quoi ? » fit, en écho, la voix de M. Chasle.

_ « Au nom du pacte social », prononça fermement Antoine.

Roy dévisagea Jacques, puis Studler, comme s’il les mettait au défi de protester. Puis il haussa les épaules, pivota sur ses talons, gagna rapidement un fauteuil éloigné, dans l’embrasure d’une des fenêtres, et s’y laissa choir, le dos tourné.

Antoine, les yeux baissés, remuait nerveusement sa cuillère dans sa tasse, et paraissait se recueillir.

Il y eut un silence que Jousselin rompit avec aménité :

_ « Je vous comprends très bien, Patron, et je crois, tout compte fait, que je pense comme vous… La société actuelle, qu’elle ait ou non ses tares, c’est tout de même, pour nous, pour notre génération d’adultes, une réalité. C’est une plate-forme toute faite, et relativement solide, que les générations précédentes ont construite, qu’elles nous ont laissée, — la plate-forme sur laquelle nous avons, à notre tour, trouvé notre équilibre… J’ai conscience de ça, moi aussi, très fort. »

_ « Parfaitement », fit Antoine. Il continuait à tourner sa cuillère, sans lever la tête. « En tant qu’individus, nous sommes des êtres faibles, isolés, dépourvus. Notre force — la plus grande partie de notre force, et, en tout cas, la possibilité d’exercer cette force d’une façon féconde — nous la devons au groupement social qui nous rassemble, qui coordonne nos activités. Et, pour nous, ce groupement, en l’état actuel du monde, ce n’est pas un mythe : il se trouve défini, limité dans l’espace. Il porte un nom : France… »

Il parlait lentement, d’une voix triste mais, ferme, comme s’il avait depuis longtemps préparé ce qu’il disait là, et qu’il eût volontairement saisi l’occasion de le dire :

_ « Nous sommes tous membres d’une communauté nationale ; et, par là, nous lui sommes pratiquement subordonnés. Entre nous et cette communauté. — qui nous permet d’être ce que nous sommes, de vivre dans une sécurité à peu près complète, et d’organiser, dans ses cadres, nos existences d’hommes civilisés — entre nous et elle, il y a, depuis des millénaires, un lien consenti, un pacte : un pacte qui nous engage tous ! Ce n’est pas une question de choix ; c’est une question de fait… Aussi longtemps que les hommes vivront en société, je pense que les individus ne pourront pas, à leur gré, se prétendre libérés de leurs obligations envers cette société qui les protège, et dont ils profitent. ».

_ « Pas tous ! » coupa Studler.

Antoine l’enveloppa d’un bref coup d’œil…

_ « Tous ! Inégalement peut-être ; mais, tous ! Toi, comme moi ! le prolétaire, comme le bourgeois ; le garçon de salle aussi bien que le chef de service ! Du fait que nous sommes nés membres de la communauté, nous y avons tous pris une place, dont chacun de nous tire journellement avantage. Avantage qui a pour contrepartie l’observance d’un contrat social. Or, l’une des premières clauses de ce contrat, c’est que nous respections les lois de la communauté, et que nous nous y conformions, même si, au cours de nos libres réflexions d’individus, ces lois ne nous paraissent pas toujours justes. Rejeter ces obligations, ce serait ouvrir une brèche dans l’armature des institutions qui font qu’une communauté nationale comme la France est un organisme équilibré, vivant. Ce serait ébranler l’édifice social. »

_ « Oui ! » fit Jacques, à mi-voix.

_ « Et qui plus est », poursuivit Antoine, avec une inflexion rageuse, « ce serait agir sans discernement : car ce serait travailler contre les intérêts réels de l’individu. Parce que le désordre qui résulterait de cette révolte anarchique aurait pour l’individu des conséquences infiniment plus néfastes que sa soumission à des lois, même défectueuses. »

_ « Savoir ! » dit vivement Studler.

Antoine jeta un nouveau coup d’œil vers le Calife et, cette fois, fit un demi-pas vers lui :

_ « Est-ce que nous n’avons pas sans cesse à nous soumettre, en tant que citoyens, à des lois que nous désapprouvons, en tant qu’individus ? La communauté nous autorise d’ailleurs à entrer en lutte avec elle : la liberté de penser et d’écrire existe encore en France ! Et nous avons même une arme légale pour combattre : le bulletin de vote. »

_ « Parlons-en ! » riposta Studler. « Belle duperie, en France, que ton suffrage universel ! Sur quarante millions de Français, il n’y a même pas douze millions d’électeurs ! Il suffit de six millions et une voix, la moitié des votants, pour constituer ce qu’on a le front d’appeler la majorité ! Nous sommes donc trente-quatre millions d’imbéciles, soumis à la volonté de six millions d’individus, — lesquels votent, pour la plupart, tu sais comment : à l’aveuglette, sous la pression des racontars de bistrots ! Non, non, le Français n’a aucun pouvoir politique réel. A-t-il le moyen de modifier la constitution du régime ? de désapprouver, ou même de discuter, les lois nouvelles qu’on lui impose ? Il n’est même pas consulté sur les alliances que l’on contracte en son nom, et qui peuvent l’entraîner dans des conflits où il laissera sa peau ! Voilà ce qu’on appelle, en France, la souveraineté nationale ! » (p208)

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06 octobre 2015

VERLAINE - POEMES SATURNIENS

Recueil publié en 1866 (Le livre de Poche)

 

CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE

Le Souvenir avec le Crépuscule
Rougeoie et tremble à l’ardent horizon
De l’Espérance en flamme qui recule
Et s’agrandit ainsi qu’une cloison
Mystérieuse où mainte floraison
— Dahlia, lys, tulipe et renoncule —
S’élance autour d’un treillis, et circule
Parmi la maladive exhalaison
De parfums lourds et chauds, dont le poison
— Dahlia, lys, tulipe et renoncule —
Noyant mes sens, mon âme et ma raison,
Mêle, dans une immense pâmoison
Le Souvenir avec le Crépuscule.

 

L' HEURE DU BERGER

La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S'endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leur spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit
Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit.

 

INITIUM

Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
De son oreille où mon Désir comme un baiser
S’élançait et voulait lui parler, sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente
La portait dans son rhythme indolent comme un vers,
_ Rime mélodieuse, image étincelante, _
Et son âme d’enfant rayonnait à travers
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis, ma Pensée _ immobile _ contemple
Sa Splendeur évoquée, en adoration,
Et dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
Mon Amour entre, plein de superstition.

Et je crois que voici venir la Passion.

 

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20 août 2015

KUNDERA - LE LIVRE DU RIRE ET DE L'OUBLI

Roman publié en 1978 (Folio).

Extrait n°1

«  Il imagina les malheureux flics qui le cherchaient et avaient peur de se faire engueuler par leurs supérieurs. Il éclata de rire. Il ralentit l’allure et se mit à regarder le paysage. A vrai dire, il n’avait jamais regardé le paysage. Il roulait toujours vers un but, pour arranger une chose ou discuter d’une autre, de sorte que l’espace du monde était devenu pour lui quelque chose de négatif, une perte de temps, un obstacle qui freinait son activité. » (p40)

Extrait n°2

«  Tamina sert le café et le calvados aux clients (il n’y en a pas tellement, la salle est toujours à moitié vide) puis retourne derrière le comptoir. Assis au bar, sur un tabouret, il y a presque toujours quelqu’un qui veut bavarder avec elle. Tout le monde l’aime bien, Tamina. Parce qu’elle sait écouter ce qu’on lui raconte.
   Mais écoute-elle vraiment ? Ou ne fait-elle que regarder, tellement attentive, tellement silencieuse ? Je ne sais, et ça n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui compte, c’est qu’elle n’interrompt pas ? Vous savez ce qui se passe quand deux personnes bavardent. L’une parle et l’autre lui coupe la parole : c’est tout à fait comme moi, je… et se met à parler d’elle jusqu’à ce que la première réussisse à glisser à son tour : c’est tout à fait comme moi, je… .
   Cette phrase, c’est tout à fait comme moi, je… semble être un écho approbateur, une manière de continuer la réflexion de l’autre, mais c’est un leurre : en réalité c’est une révolte brutale contre une violence brutale, un effort pour libérer notre propre oreille de l’esclavage et occuper de force l’oreille de l’adversaire. Car toute la vie de l’homme parmi ses semblables n’est rien d’autre qu’un combat pour s’emparer de l’oreille d’autrui. Tout le mystère de la popularité de Tamina vient de ce qu’elle ne désire pas parler d’elle-même. Elle accepte sans résistance les occupants de son oreille et elle ne dit jamais : c’est tout à fait comme moi, je… » (p126)

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GARY - LES MANGEURS D'ETOILES

Roman publié en 1966 (Folio).

Extrait n°1

«  Santini était un petit homme sec et grisonnant, issu d’une famille de jongleurs siciliens qui remontait au XVIIe siècle et dont le plus célèbre, Arnaldo, avait été fait comte par le tsar Alexandre II. On considérait généralement son numéro comme unique au monde, et son compatriote Rastelli avait été le seul à l’avoir réussi également, quelques années avant sa mort, en 1935. Il se tenait debout sur un pied, sur le goulot d’une bouteille de champagne posée sur une balle ; sur l’autre jambe repliée derrière, il faisait tourner trois anneaux autour de son mollet ; une autre bouteille tenait en équilibre sur son front, avec deux grosses balles superposées sur le goulot, cependant qu’il jonglait en même temps avec cinq balles.
   C’était sans doute la chose la plus extraordinaire que l’homme ait jamais contemplée sur cette terre, sa plus grande victoire sur les lois de la nature et sur sa condition.
   Il planait sur le public un silence quasi religieux, les soûlards eux-mêmes se taisaient. Les hommes regardaient fixement, le visage tendu, cette manifestation d’une toute-puissance enfin accessible. Et presque toujours, face à cette victoire, leurs visages avaient une expression de tristesse ; lorsque c’était fini, ils buvaient encore plus qu’avant.
   Mais c’était le visage de José qu’elle regardait toujours, bien plus que le numéro du jongleur, car les femmes sont sans doute moins sensibles que les hommes à l’appel de l’absolu et moins émues par les perspectives sans fin que l’exploit de Santini ouvrait devant l’humanité.
   C’était une expression de naïf émerveillement, un mélange de ravissement, d’admiration et de peur. Le lider maximo que toute l’Amérique centrale redoutait avait disparu, il ne restait là qu’un Cujon, avec la nostalgie de ses dieux perdus et de ses temples brisés, en train d’apaiser sa soif de surnaturel. Talacoatl, qui pouvait soulever les montagnes et tuer l’ennemi en crachant le feu de ses entrailles terrestres, Ijmujine, qui pouvait donner la vie éternelle à une puissance sexuelle illimitée, Aramuxin, celui qui désignait les rois parmi les hommes … » (p269-270)

Extrait n°2

«  Le réseau téléphonique nouveau allant jusqu’au fond des provinces les plus éloignées, avait dressé contre lui les populations de ces régions. C’était le signe d’un changement, d’une menace de plus contre leurs traditions, leurs coutumes, leur crasse à laquelle elles tenaient par-dessus tout. Elles voulaient rester éloignées, ignorées, oubliées. Chaque route nouvelle signifiait la fin de leur monde et l’arrivée des conquistadores nouveaux, avec leurs machines ; leurs ingénieurs et leur électricité. Ce n’était pas par ces routes qu’allaient revenir les dieux anciens qu’elles ne cessaient d’attendre. Le téléphone et les routes voulaient dire aussi la police, les contrôles, les percepteurs d’impôts et l’Armée. José savait que dans les villages les sorciers et les chefs de village commençaient à dire qu’il ne respectait plus les coutumes de ses ancêtres et qu’il était vendu aux nouveaux conquérants. Et puis ils avaient entendu parler du gaspillage dans la capitale, de bâtiments coûteux qu’on y édifiait qui n’étaient pas pour le peuple mais pour ses ennemis : l’Université, alors qu’ils ne savaient même pas lire, et d’autres édifices plus étranges et plus inutiles encore dont ils ne comprenaient même pas le nom. Ils n’avaient jamais protesté lorsque les ennemis d’Almayo leur expliquaient qu’il mettait dans sa poche les sommes destinées au développement du pays. Au contraire, ils aimaient bien savoir qu’un des leurs, un simple cul-terreux de Cujon, un pauvre indien de Juero, avait réussi et vivait dans une richesse ostentatoire dans un grand palais. Ils aimaient le voir rouler dans de superbes voitures, avec des maîtresses blanches couvertes de bijoux. Ils s’identifiaient à lui lorsqu’ils regardaient passer sa Cadillac dans leurs bidonvilles, ils étaient contents et riaient, c’était un bon tour qu’il avait joué aux Espagnols, ils suivaient la voiture des yeux en pensant qu’un jour peut-être leur fils serait à sa place.
   Mais ils avaient commencé à le mépriser lorsqu’ils virent qu’il dépensait leur argent pour construire un nouveau ministère de l’Education, des bâtiments officiels, une salle de concert où on jouait une musique qu’ils ne comprenaient pas et où seuls les riches allaient, à l’emplacement d’un vieux kiosque où ils venaient chaque soir écouter des marimbas, un musée où on voyait des choses étrangères et incompréhensibles ; c’était un gaspillage qui était une insulte à leur misère. » (p305-306)

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06 mai 2015

STEINBECK - EN UN COMBAT DOUTEUX

Roman publié en 1936 (Folio).

Extrait n°1

«  _ Vous dites que je ne crois pas en votre cause. Ce serait comme si l’on ne croyait pas à l’existence de la lune. Il a existé des communes et des communistes de tout temps ; il en existera toujours. Mais vous, vous pensez que si vous arrivez à instaurer cet état de choses, votre tâche sera terminée. Rien n’est terminé ; rien ne s’arrête, Mac. Si demain vous appliquez une idée, l’idée et le résultat subiront immédiatement une modification. Créez une « commune » modèle et il en sera de même : lentement le flux continuera son œuvre. » (p165)

Extrait n°2

«  _ Je veux voir, dit Burton. Lorsque vous vous faites au doigt une coupure et que le streptocoque pénètre dans la plaie, il y a enflure et douleur. L’enflure, c’est la résistance opposée par votre corps ; la douleur, c’est la bataille. Vous ne pouvez dire qui l’emportera, mais la blessure est le premier champ de bataille. Si les cellules perdent ce premier combat, le streptocoque pousse son invasion plus loin, envahit le bras, et c’est là que la lutte se poursuit. Mac, ces petites grèves ressemblent à une infection. Quelque chose semble s’être introduit dans le corps des grévistes : une légère fièvre. Les glandes lymphatiques mobilisent les globules blancs pour la défense de l’organisme. Je veux voir ; alors, il est tout naturel que je cherche la plaie.
_  Vous comparez la grève à une blessure ?
_ Oui. Des hommes groupés sont toujours victimes d’une sorte d’infection. Celle-ci est l’une des plus dangereuses. Je veux voir, Mac. Je veux surveiller ces hommes groupés ; ils m’apparaissent comme formant un seul individu nouveau, pas du tout comme des individus réunis. Un homme, dans un groupe, n’est pas lui-même : il est l’une des cellules d’un organisme aussi différent de lui que les cellules de votre corps sont différentes de vous. Je veux voir vivre ce groupe, l’étudier. On a dit : « les foules sont folles, on ne peut savoir ce qu’elles vont faire. » Pourquoi considère-t-on les foules comme des hommes, et non comme des foules ? Presque toujours, une foule agit raisonnablement, en tant que foule. » (p166-167)

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11 janvier 2015

KESSEL - LA VALLEE DES RUBIS

Roman publié en 1955 (Folio).

Extrait n°1

«  Le premier Européen que je rencontrai à Rangoun, fut Roger Piérard, le correspondant de l’agence France-Presse.
   Il m’inspira _ dès le premier regard, dès la première poignée de main _ un profond sentiment de confiance, de sécurité, d’amitié. Il appartenait à cette forte race d’hommes _ soldats de fortune, explorateurs par vocation, blédards de nature, chasseurs professionnels, sous des climats difficiles et dangereux, de gros gibier, d’images ou de nouvelles, gens pour qui l’aventure est le pain quotidien, le courage une habitude, la modestie une loi, qui cherchent le risque et même le provoquent, le créent, sans le savoir et qui sont riches seulement d’histoires vécues et superbes qu’ils n’écriront jamais parce qu’elles leur semblent toutes simples. » (p49)

Extrait n°2

«  Il n'y avait aucun éclat de la foi chez ces gens si pieux, pas trace de frénésie, d'inquiétude ou d'extase. Leur certitude était tout intérieure et pleine d'amitié pour le monde. Et le passant étranger, s'il rencontrait des yeux le regard d'un prêtre ou d'un fidèle, n'y trouvait que la clarté tranquille de l'accueil. » (p56)

 

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06 décembre 2014

ROGER MARTIN DU GARD - LES THIBAULT - TOME 2

Roman publié en 1928 (Folio).

Extrait n°1 – La Sorellina

«  M. Thibault ne se prêta pas sans anxiété à l’opération : avant même d’avoir l’aiguille dans le bras, il s’était mis à glapir.
« Ah, tu sais, ton sérum ! » grommela-t-il dès que ce fut fini. « Il est tellement plus épais, celui-ci ! C’est du feu qui entre sous la peau ! Et cette odeur, sens-tu ? L’autre au moins, était inodore ! »
  Antoine s’était assis. Il ne répondit rien. Entre la précédente piqûre et celle-ci, aucune distinction possible : deux ampoules jumelles, la même aiguille, la même main ; mais, soi-disant, une autre étiquette… Il suffisait de bien orienter l’esprit vers l’erreur, aussitôt tous les sens faisaient du zèle ! Piètres instruments, dont nous ne doutons jamais !… Et ce puéril besoin, jusqu’au bout, de satisfaire notre raison ! Le pire, même pour un malade, c’est de ne pas comprendre. Dès qu’on a pu donner un nom au phénomène, lui prêter une cause plausible, dès que notre pauvre cerveau peut associer deux idées avec une apparente logique… « La raison, la raison », se dit Antoine, « c’est tout de même un point fixe dans le tourbillon. Sans la raison, que resterait-il ? » (p287)

Extrait n°2 – La Sorellina

«   Et comment serait-ce autrement ? Un livre qu’il a entièrement écrit dans la prison ! » Il fit quelques pas. « Je ne vous ai pas apporté sa lettre aujourd’hui : je l’ai prêtée à Olga, pour qu’elle la porte au cercle. Je l’aurai ce soir. » Sans regarder Jacques, avec une légèreté de feu follet, il allait et venait, la tête levée : il avait l’air de sourire aux anges. « Vladimir dit qu’il n’a jamais été si vraiment lui-même que dans cette prison. Seul avec sa solitude. » La voix devenait de plus en plus harmonieuse, mais de plus en plus voilée : « Il dit que sa cellule était jolie et bien claire, tout en haut des bâtiments, et qu’il grimpait sur les planches de la couchette pour atteindre avec son front le bas de la fenêtre grillée. Il dit qu’il restait là des heures, à penser, en regardant les flocons tourbillonner dans le ciel. Il dit qu’il ne pouvait rien voir d’autre, pas un toit, pas une cime d’arbre, rien, jamais rien. Mais, dès le printemps, et tout l’été, à la fin de l’après-midi, pendant une heure, un peu de soleil lui touchait le visage. Il dit qu’il attendait cette heure-là pendant tout le jour. Vous lirez sa lettre. Il dit qu’une fois il a entendu, au loin, pleurer un tout-petit… Une autre fois, il a entendu une détonation… » Vanheede jeta un coup d’œil vers Antoine qui l’écoutait et ne pouvait s’empêcher de le suivre curieusement du regard. « Mais je vous apporterai toute la lettre demain », fit-il, en revenant s’asseoir. » (p228)

Extrait n°3 – La Sorellina

«  Après trois ans, j’ai encore son accent, ses mots dans l’oreille. Il s’était mis à parler, à parler, d’une voix sourde : “Tenez. La vérité, la voilà. Moi aussi, à votre âge. Un peu plus âgé, peut-être : à ma sortie de l’École. Moi aussi, cette vocation de romancier. Moi aussi, cette force qui a besoin d’être libre pour s’épanouir ! Et moi aussi, j’ai eu cette intuition que je faisais fausse route. Un instant. Et moi aussi, j’ai eu l’idée de demander conseil. Seulement, j’ai cherché un romancier, moi. Devinez qui ? Non, vous ne comprendriez pas, vous ne pouvez plus vous imaginer ce qu’il représentait pour les jeunes, en 1880 ! J’ai été chez lui, il m’a laissé parler, il m’observait de ses yeux vifs, en fourrageant dans sa barbe ; toujours pressé, il s’est levé sans attendre la fin. Ah, il n’a pas hésité, lui ! Il m’a dit, de sa voix chuintante où les s devenaient des f : N’y a qu’un feul apprentiffave pour nous : le vournalifme ! Oui, il m’a dit ça. J’avais vingt-trois ans. Eh bien, je suis parti comme j’étais venu, Monsieur : comme un imbécile ! J’ai retrouvé mes bouquins, mes maîtres, mes camarades, la concurrence, les revues d’avant-garde, les parlotes, – un bel avenir ! Un bel avenir !” Pan ! la main de Jalicourt s’abat sur mon épaule. Je verrai toujours cet œil, cet œil de cyclope qui flambait derrière son carreau. Il s’était redressé de toute sa taille, et il me postillonnait dans la figure : “Qu’est-ce que vous voulez de moi, Monsieur ? Un conseil ? Prenez garde, le voilà ! Lâchez les livres, suivez votre instinct ! Apprenez quelque chose, Monsieur : si vous avez une bribe de génie, vous ne pourrez jamais croître que du dedans, sous la poussée de vos propres forces !… Peut-être, pour vous, est-il encore temps ? Faites vite ! Allez vivre ! N’importe comment, n’importe où ! Vous avez vingt ans, des yeux, des jambes ? Écoutez Jalicourt. Entrez dans un journal, courez après les faits divers. Vous m’entendez ? Je ne suis pas fou. Les faits divers ! Le plongeon dans la fosse commune ! Rien d’autre ne vous décrassera. Démenez-vous du matin au soir, ne manquez pas un accident, pas un suicide, pas un procès, pas un drame mondain, pas un crime de lupanar ! Ouvrez les yeux, regardez tout ce qu’une civilisation charrie derrière elle, le bon, le mauvais, l’insoupçonné, l’ininventable ! Et peut-être qu’après ça vous pourrez vous permettre de dire quelque chose sur les hommes, sur la société, – sur vous !”
   « Mon vieux, je ne le regardais plus, je le buvais, j’étais totalement électrisé. Mais tout est retombé d’un coup. Sans un mot, il a ouvert la porte, et il m’a presque chassé, devant lui, à travers le vestibule, jusque sur le palier. Je ne me suis jamais expliqué ça. S’était-il repris ?… Regrettait-il cette flambée ?… A-t-il eu peur que je raconte ?… Je vois encore trembler sa longue mâchoire. Il bredouillait, en étouffant sa voix : “Allez… allez… allez !… Retournez à vos bibliothèques, Monsieur !”
   « La porte a claqué. Je m’en foutais. J’ai dégringolé les quatre étages, j’ai gagné la rue, je galopais dans la nuit comme un poulain qu’on vient de mettre au pré ! »
   L’émotion l’étrangla. Il se versa un second verre d’eau et but d’un trait. Sa main tremblait ; en posant le verre, il le fit tinter contre la carafe. Dans le silence, ce son cristallin n’en finissait pas de mourir.» (p237-239)

Extrait n°4 – La Mort du Père

«  D’ailleurs, M. Thibault ne fait aucune attention à ce qui se passe autour de lui. Braqué sur l’idée fixe, son cerveau fonctionne avec une impitoyable clarté. En quelques secondes, il a passé en revue l’histoire de sa maladie : l’opération, les mois de répit, la rechute ; puis l’aggravation progressive, les douleurs se dérobant de jour en jour aux remèdes. Tous les détails s’enchaînent, prennent enfin leur sens. Cette fois, cette fois, il n’y a plus de doute ! Un vide, tout à coup, se creuse à la place où, quelques minutes plus tôt, régnait cette sécurité sans laquelle vivre devient impossible ; et ce vide est si soudain que tout l’équilibre est rompu. La lucidité même lui échappe : il ne parvient plus à réfléchir. L’intelligence humaine est si essentiellement nourrie de futur que, à l’instant où toute possibilité d’avenir se trouve abolie, lorsque chaque élan de l’esprit vient indistinctement buter contre la mort, il n’y a plus de pensée possible.
   Les mains du malade se crispent sur les draps. La peur le galope. Il voudrait crier ; il ne peut pas. Il se sent emporté comme un fétu dans une avalanche : impossible de s’accrocher à rien : tout a chaviré, tout sombre avec lui… Enfin la gorge se desserre, la peur s’y fait un passage, jaillit en un cri d’horreur, qui s’étrangle aussitôt.» (p257)

28 novembre 2014

STEINBECK - RUE DE LA SARDINE

Roman publié en 1947 (Folio).

Extrait n°1

« Henry-le-peintre n'était pas français et ne s'appelait pas Henry. Et ce n'était pas un vrai peintre. Il avait tant conté d'histoires sur la Rive Gauche, à Paris, qu'il avait fini par y croire, bien qu'il n'y eût jamais été. Il suivait fiévreusement dans les revues le mouvement dadaïste, les schismes, les jalousies étrangement féminines et religieuses et les obscurantismes des écoles qui se faisaient et se défaisaient. Périodiquement, il se rebellait contre les formes et les techniques révolues. Pendant toute une saison, il jeta les lois de la perspective pardessus bord. Une autre année, il renonça au rouge, et finalement il renonça à la peinture. Qu'Henry ait été ou non un bon peintre, la question n'a jamais été tirée au clair : il se jetait si frénétiquement dans des mouvements de toute nature qu'il n'avait guère le temps de peindre. » (p64)

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